N88
Paysage audiovisuel

Ce n'est pas la première fois que se présente l'occasion de se plaindre du traitement de l'information politique par certains médias. Alors pourquoi en parler maintenant ? Parce que le week-end du 14 juillet a offert des exemples peu communs de servitude journalistique. L'émission de France 5 "A visage découvert" consacrée au président de la République et diffusée le 13 juillet dernier s'est particulièrement distinguée en la matière. L'occasion de se poser une question simple: à quoi ressemble l'information politique traitée par les médias audiovisuels dans notre pays ?

Information ou communication ?

L'information n'est pas la communication. Il y a dans la communication un objectif précis, un parti pris évident, une méthode de martèlement publicitaire dont l'information devrait être normalement dépourvue. Or, il est bien difficile aujourd'hui de dissocier les deux, tant l'information qui nous est proposée utilise souvent les idées reçues et les slogans. La publicité a tout emporté, tout n'étant plus qu'une affaire de force de conviction et de présentation. Lorsque des questionnements plus pertinents, plus poussés pourraient être évoqués, on les balaye d'un revers de main, en affirmant: "C'est trop technique". Non, ce qui semble être prioritaire, c'est tenir le téléspectateur en haleine avec des reportages courts, des portraits, des interviews, des "indiscrétions"...

L'uniformité audiovisuelle

Dans ce contexte, le paysage audiovisuel devient vite uniforme. Les JT de TF1 et de France 2 ont beau rivaliser d'imagination, le contenu de l'information qu'ils proposent est globalement le même. Ce sont les faits divers qui sont bien souvent privilégiés. Et comment traiter l'information de manière sérieuse avec des reportages de deux minutes ? Qui peut ainsi être correctement informé de la teneur exacte du projet de l'Hadopi en regardant seulement le journal télévisé ? D'ailleurs, d'une manière plus générale, tout semble être fait pour éviter le débat et la pluralité.
Que l'on se souvienne par exemple de l'émission d'Arlette Chabot du 4 juin dernier sensée proposée un débat de campagne électoral. Outre le foutoir ambiant, l'émission était initialement centrée autour de la dualité: 2 tables et 2 invités par table. Et lorsque des voix discordantes firent leur apparition, elles ont été forcées d'obéir à la même loi. Jean-Luc Mélenchon s'est ainsi retrouvé en face d'Olivier Besançenot (ce qui a d'ailleurs gêné les deux hommes car ils n'avaient au fond pas grand chose à se reprocher l'un l'autre). Mais chez Mme chabot, le débat fonctionne par pair. Pourquoi ne pas placer tous les invités autour d'une même table ? Non, c'eût été un vrai débat. Il était préférable de classer les invités, de les catégorier, de mettre en scène leur entrée en deux groupes, afin d'éviter tout débat entre les partisans d'une Europe fédérale et ceux qui militent pour une autre Europe, fondée sur une autre législation, confédérale notamment. Si l'on y prête attention, on se rendra d'ailleurs compte que la dualité, lorsqu'il n'y a pas qu'un seul invité, est souvent privilégiée dans les émissions politiques. Le bipartisme n'y est sans doute pas étranger.
L'émission"13H15 le Dimanche" en est un bon exemple: deux invités (un coup PS, un coup UMP), pour un débat purement factice, surtout lorsque l'un des deux invités n'est pas issu du monde politique. L'invité débite ses platitudes, l'esprit échauffé par les questions pertinentes de Laurent Delahousse (du genre: "Un Dimanche pour Arnaud Montebourg, ça ressemble à quoi ?). Lorsque la traditionnelle dualité est brisée, ce n'est que pour accueillir une tablée de quatre journalistes (dont 3 du Figaro), ou Mickaël Darmon, tout heureux de nous apprendre les dernières "indiscrétions " du Palais de l'Elysée que tout le monde attendait avec impatience. L'uniformité comme la dualité minent la vie politique. Comme le rappelait Raymond Aron dans son Essai sur les libertés, la démocratie est un système constitutionnel-pluraliste. Sans pluralité, la démocratie n'existe plus.

De la partialité au ridicule

Mais revenons à notre émission de France 5 "A visage découvert" qui motivait initialement cet article. Les journalistes Christian Malard et Bernard Vaillot étaient à la manœuvre. Il est préférable d'en regarder quelques extraits pour mieux se rendre compte de l'ampleur du désastre (la seconde vidéo est extraite d'un excellent article de Télérama).



Extrait de "A visage découvert"
par alatele75





On ne peut qu'être atterré devant tant de complaisance. Les deux journalistes ne sont pas embarrassés lorsqu'ils affirment : "L'homme a des ambitions qu'il cherche à imposer quitte à provoquer la rupture avec les habitudes et les consensus. Ses armes essentielles: la volonté et une force de persuasion peu banale". Le cirage de pompe se poursuit sans temps mort: " Nicolas Sarkozy est donc un homme aux ambitions multiples et pour les réaliser, il affiche une volonté tenace et s'inscrit dans une action permanente". Avant d'entonner, avec un souffle prophétique: "L'histoire de Nicolas Sarkozy est celle d'une ambition: convaincre, séduire, argumenter: il aime cela passionnément". Quant aux questions adressées au président, elles sont redoutables: " D'où vous vient cette énergie permanente ?", ose demander Bernard Vaillot. Cette insolence dans la servitude est incroyable. Même la télévision russe n'aurait pas voulu d'un tel "reportage". La chaîne s'est-elle seulement rendue compte qu'elle n'avait donné la parole qu'à de fervents partisans du président, d'Henri Guaino à Claude Guéant en passant par Brice Hortefeux ou encore Gordon Brown et Angela Merkel , forcément élogieux par diplomatie ? Cette complaisance a une conséquence évidente : le programme est d'une platitude consternante. Les plus beaux morceaux de bravoure reviennent à l'analyse de la politique étrangère du président. La discussion entre les deux journalistes sur le retour de la France dans l'OTAN relève d'une bande dessinée pour enfant : "Alors, pour rassurer et convaincre les États-Unis de laisser l’Europe construire sa défense, la France réintègre les structures de commandement de l’Otan et, en gage de bonne volonté, Nicolas Sarkozy envoie 700 militaires supplémentaires en Afghanistan. » / « Le général De Gaulle avait claqué la porte en 66, tu sais ? » / « Oui mais depuis, la situation était devenue très hypocrite : on participait à tout mais on n’avait pas le droit à la parole. » / « OK. Alors aujourd’hui on est complètement à l’intérieur de l’Otan et on a notre mot à dire. ". Ben voyons, c'est tout simple finalement...

Devant un tel spectacle, on se sent mal à l'aise. Il y a là quelque chose de kafkaïen, d'orwellien. La discussion entre les deux hommes n'est pas naturelle. Ce ne sont plus des journalistes mais des automates, des machines. Ont-ils été forcé à produire un tel reportage ? Pas le moins du monde ! Ils rampent dans les jardins de l'Elysée de leur plein gré, sans peur du ridicule. C'est sans doute cela qu'on appèle la courtisanerie.
2 Responses
  1. vincnet500 Says:

    Un magnifique article, bravo !
    Tu arrive même à me faire rire malgré le dramatique de la situation !

    Le traitement de l'information aujourd'hui est effectivement un vrai problème et ce documentaire de France 5 est tout simplement un scandale.


  2. vincnet500 Says:

    Vivement le prochain épisode ! ;) ;)


Enregistrer un commentaire